« Je ne pourrais pas », « Tu es courageuse », « Ce ne doit pas être facile », « Je suis trop sensible, je ne me sentirais pas bien ». Voici les réactions les plus courantes lorsque j’évoque mon métier d’aide-soignante en maison de retraite. Les gens pensent aux cadences soutenues, aux toilettes et aux différents actes du quotidien. Et ils n’ont pas tort. C’est difficile. Qu’il s’agisse de nos parents, nos grands-parents ou de ceux des autres que l’on ne connaît pas mais que l’on voit tous les jours ou presque, c’est difficile. Mais si instructif.

« Miroir, mon beau miroir… »

Il existe des miroirs déformants, ceux qui vous amincissent ou vous font paraître plus gros, et puis il y a toutes ces personnes âgées en EHPAD (établissement hospitalier pour personnes âgées dépendantes) qui vous montrent à quoi va ressembler la fin. Pertes des capacités motrices et intellectuelles, perte de l’audition, de la parole, de la mémoire. Perte de sa personnalité. Il est rare qu’une personne parvienne à échapper à tout cela.

Ayant travaillé dans une dizaine d’établissements différents, j’ai été confronté à de très nombreux cas de figure. Des résidents qui ne communiquent plus qu’en « bah bah bah », ceux qui ne sont capables d’effectuer que des sons semblables à des râles appuyés, ceux qui crient haut et fort à tout moment de la journée. Il y a aussi ceux qui vous demandent à quelle heure part le train car ils vont être en retard, ou qui vous demandent dix ou quinze fois par jour où se trouve leur mari. Leur mari est en général décédé il y a plusieurs années de cela et vous devez alors leur apprendre sa mort, encore et encore, parfois avec tact, et parfois plus sèchement, fatigue et lassitude aidant vous n’êtes pas toujours au top.

Alors oui, se voir vieux peut faire peur. Mais avoir cet immense miroir en face de soi tous les jours peut aussi être la meilleure chose qui soit.

Une fatalité qui motive

On va tous vieillir, on va tous avoir mal quelque part et notre mémoire va finir par nous faire plus ou moins défaut. Face à une fatalité il n’y a qu’une seule chose à faire, accepter. Ici la lutte est inutile. La lutte oui, l’accompagnement non. C’est sans doute le premier effet positif de ce miroir, constater qu’il y a différentes façons de vieillir.

Sans parler de solutions miracles, on sait que l’alimentation et l’activité physique peuvent mener à un vieillissement plus doux. On sait que certains aliments aident à fortifier le corps et l’esprit. Il existe de nombreux villages en Chine, en Italie ou ailleurs, où les personnes âgées vivent plus longtemps et en meilleure santé et souvent le régime alimentaire est le premier élément de réponse.

Savoir que l’on va vieillir est une merveilleuse source de motivation. Savoir qu’on a qu’un corps, du début à la fin, est en fait la meilleure source de motivation qui soit et c’est elle qui nous pousse à prendre soin de nous, à nous faire de bien et à vivre plus sainement. Mais aussi plus sereinement.

Une fatalité qui apaise

Un souci au travail, une brouille avec un ami, un problème avec ses parents, ses enfants, une décision difficile à prendre. Certaines choses qui nous paraissent si importantes aujourd’hui auront l’air si dérisoires dans cinquante ans (à condition qu’on s’en souvienne). Cette fatalité qui nous pousse à prendre soin de notre corps, nous rappelle aussi l’importance d’une vie apaisée. Un jour, on l’a bien compris, nous serons vieux. On aura besoin de quelqu’un pour faire nos courses, nos repas, nous aider à nous relever, à nous laver, nous rappeler quel jour on est ou en quelle année. À différents degrés, nous serons tous concernés. Et le savoir, le voir quotidiennement, est là aussi une chance.

Ce métier m’a appris à lâcher prise sur beaucoup de choses qui peuvent paraître si importantes sur le moment. Il suffit de prendre dix, vingt, trente ans de recul et se demander si cela aura autant d’importance selon nous. Dans la majorité des cas, la réponse est non. Et si la réponse est oui, alors on cherche la solution la mieux adaptée en s’écoutant soi et en pensant à soi. Aussi égoïste que cela puisse paraître, la réponse est souvent en nous. Pour ceux qui y parviennent facilement, tant mieux. Pour tous les autres, il existe de nombreuses activités qui aident à se connecter à soi.

Cette perspective de la vieillesse et de la mort est d’ailleurs, je pense, ce qui amène tant de personnes vers ces activités spirituelles et ces médecines douces. Vivre et vieillir en douceur, une aspiration largement partagée de nos jour.

Et le « Carpe diem » alors ?

Penser à la fin, à la pente descendante, prendre des décisions aujourd’hui en s’imaginant dans dix, quinze ou vingt ans, c’est très loin du « carpe diem » régulièrement mis en avant et souvent recherché. Mais l’un n’empêche pas l’autre. Faire les choses que l’on veut faire tant qu’on peut les faire, c’est aussi une des leçons transmises par ces personnes d’un âge certain. Tout est une question de dosage, de volonté et d’équilibre. Un repas copieux sera compensé par un plus léger. Une folie financière, par quelques mois d’économies. Des mois sans exercice physique, par une reprise progressive du sport.

Vivre sereinement en pensant à la fin, ne veut pas dire vivre sagement en attendant la fin. Et toutes ces personnes croisées en maison de retraite en sont un parfait exemple. Même avec une mémoire défaillante, elles se souviennent en général très bien de leurs folles années de jeunesse, des bêtises qu’elles ont pu faire, des moments joyeux passés en famille, entre amis ou au travail. Penser à l’avenir tout en vivant le moment présent, voilà la drôle d’équation à laquelle nous devons essayer de trouver une solution. Un exercice plutôt stimulant et gratifiant.

Donc oui, c’est un métier difficile. Oui, le rythme est élevé et physiquement c’est éprouvant. Mais très enrichissant. Récemment une application a eu beaucoup de succès. Celle-ci nous permettait de nous voir vieux, et nombreuses sont les personnes qui l’ont testée. À croire que vieillir ne fait plus si peur que ça. Tant mieux. Tant mieux si on parvient à appréhender, anticiper et accepter cette période inéluctable de notre vie. Période qui nous permet de prendre aujourd’hui de bonnes décisions pour nous, notre corps, notre esprit et même notre planète et les générations futures. Présent et avenir sont liés. À nous de créer le meilleur lien possible.

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